« La première tasse humecte mes lèvres et mon gosier, la deuxième rompt ma solitude, la troisième fouille mes entrailles mises à nu et y débusque mille volumes d’étranges idéogrammes, la quatrième suscite une légère sueur - et tout le noir de ma vie se dissout à travers mes pores. A la cinquième tasse, je me suis purifié ; la sixième m’expédie au royaume des immortels. La septième – ah, je ne saurais en absorber davantage ! Je sens seulement un souffle de vent frais gonfler mes manches. Où est P’eng-lai-chan ? Ah ! Laissez-moi chevaucher cette douce brise et m’envoler loin d’ici ! »
- Lo T’on, poète Tang.
Pour comprendre l’importance que le thé a dans la culture japonaise, il faut d’abord regarder quelle fut l’histoire du thé en Chine. En effet c’est par l’intermédiaire de la Chine que le Japon a connu le thé. C’est ainsi que la pratique de la consommation du thé au Japon a conservé les traces de cette provenance chinoise.
Longtemps en Chine le thé fut considéré comme un remède, ce n’est qu’au VIIIème siècle qu’il fut consommé pour le plaisir.
La préparation du thé en Chine évolua au cours de l’histoire. Il fut d’abord bouilli à l’époque de la dynastie Tang (618-907), puis fouetté sous les Song (960-1279) et enfin infusé sous les Ming (1368-1644).
A l’époque de Tang le thé se présentait sous la forme d’une brique. Celle-ci était d’abord rôtie devant le feu puis effritée entre deux feuilles de papier avant d’être bouillie. Les Chinois de la dynastie Tang ajoutaient du sel au breuvage.
Le thé fouetté est apparu avec la dynastie Song. Le thé en poudre était obtenu en moudant des feuilles de thé dans un petit moulin de pierre. Pour préparer la boisson, on fouettait la poudre de thé dans de l’eau chaude avec une verge de bambou fendu.
Au XIIIème siècle, l’invasion mongole et l’avènement de la dynastie « barbare » des Yuan (1271-1368) amenèrent une coupure qui entraîna la disparition du thé fouetté.
Sous la dynastie Ming le thé se préparait en faisant infuser les feuilles dans de l’eau chaude.
- Takeno Joo (1502-1555), cuillère pour verser la poudre de thé, bambou, Musée National de Tokyo. DR
Au Japon, la première consommation de thé dont on a gardé la trace remonte à 727 ou 729. Cette date correspond à celle de la cérémonie durant laquelle l’empereur Shômu offrit du thé rapporté de Chine à des moines dans son palais de Nara.
Le Japon dont la culture fut grandement influencée par la civilisation chinoise suivit une évolution similaire dans la consommation du thé. Mais contrairement à la Chine le Japon n’a pas subit l’invasion mongole, la consommation de thé fouetté, comme sous la dynastie Song, perdura donc dans l’archipel.
Dès 794 la cour disposait à Kyoto à l’intérieur de l’enceinte du palais impérial d’une petite plantation de théiers. D’autres théiers furent plantés au Japon en 801 sur le mont Hiei par le moine Saichô qui avait rapporté quelques graines de Chine. D’autres sources disent que les théiers furent plantés par Saichô en 805 à Uji ou à Sakamoto. Le thé était d’abord considéré comme un médicament réservé à quelques privilégiés. Après une période de désintéressement entre le Xème et le XIème siècle, la consommation du thé est remise au gout du jour au XIIème siècle. Elle se rependit par l’intermédiaire des monastères ZEN. En effet le fondateur de la secte Zen Rinzai, le moine Eisai (1141-1215) ramena de son périple en Chine du thé sous forme de poudre, maccha. Le thé permettait aux moines de se maintenir éveillés durant les longues séances de méditation.
Durant la période Muromachi la noblesse consomme le thé lors de cérémonie ou sont organisés des divertissements. L’un de ces jeux consiste à reconnaitre la provenance du thé bu. Le vainqueur se voit remettre de somptueux cadeaux. Dans les villes les riches bourgeois consomment aussi le thé lors de fête. Ces fêtes sont l’occasion pour celui qui reçoit de montrer sa richesse et son gout au travers des œuvres d’art qui ornent sa demeure (paravent, laques…). Au XVème siècle avec la reprise des contactes avec la Chine, la consommation du thé ce fait dans une ambiance sinisante : utilisation de chaises hautes chinoises, emploi d'ustensiles chinois…
La codification de la cérémonie du thé à eu lieu au XVème siècle sous le shogunat des Ashikaga. Celle-ci eu pour effet de transformer ce passe temps en un art. L’on doit à Murata Shukô ou Juko (1422/23-1502/03), moine du monastère du Daitoku-ji, à Kyoto et entré au service du shogun Ashikaga Yoshimasa, d’avoir insufflé dans la cérémonie du thé des principes tirés de la l’enseignement Zen. Le plus important de ces concepts et que la beauté ne se trouve pas dans les objets clinquant, mais se trouve caché dans des objets imparfaits de la vie quotidienne. Dorénavant la simple poterie japonaise va prendre le pas sur la céramique chinoise et le céladon. Cette tendance à l’épuration fut continuée par Takeno Jo.o (1504-1555) et son disciple Sen no Rikyû (1522-1591). Ce dernier servi successivement Oda Nobunaga puis Toyotomi Hideyoshi. Rikyû chercha à éliminer les différences entre l’homme et la nature, les nobles et les gens du commun, la religion est le séculier. Par exemple, il donna au pavillon de thé la forme d’une hutte. Pour celle-ci, il inventa une entré exigu, nijiriguchi, d’environ soixante centimètres de coté, qui obligeait toutes personne à se baisser, signe d’humilité, pour entrer dans le pavillon. Il associa également à la cérémonie les notions de wabi et de sabi. Le wabi étant « une forme effacée du beau, une qualité de raffinement masqué de rusticité ». La notion de sabi correspond elle à « l’émouvante beauté des choses qui portent l’empreinte du temps écoulé ».
Vers le milieu du XVIème siècle, l'expression Chado ou Sado, « la Voie du thé », remplaça progressivement celle de chanoyu, « eau chaude pour le thé », pour désigner l'ensemble de règles, sarei, précises régissant la préparation et le service du thé.
Les enfants du petit fils de Rikyû fondèrent trois grandes écoles : Omote-Sen.ke, Ura-Sen.ke et Mushanokôji-Sen.ke. L ‘école d’Ura-Sen.ke fut la première à accueillir des femmes à la fin du XIXème siècle. De nos jours les différentes écoles de thé regroupent plusieurs de milliers de personnes à travers le monde.
- Ichinyu (1640 - 1696), Bol à thé noir Raku, connu comme "Kanokomadara", Musée national de Tokyo. DR
« Le chado – littéralement la voie du thé – ou le cha –no-yu- terme qui désigne d’ordinaire la « cérémonie du thé » - reste entouré d’une aura de mystère aux yeux du plus grand nombre. Pourtant le principe est simple : un petit nombre d’amis se réunissent et passent quelques heures à partager un repas et à boire du thé, goûtant ainsi un bref instant de répit au milieu d’une vie quotidienne trépidante. »
« La voie du thé est un culte fondé sur l’adoration du beau jusque dans les occupations les plus triviales de la vie quotidienne. »
- Kakuzô Okakura, Le livre du thé.
La cérémonie du thé se déroule en plusieurs phases dont presque tous les gestes sont codifiés. Dans la forme élaborée par Sen no Rikyû, la cérémonie nécessite de nombreux objets pour préparer le thé (fouets à thé, bouilloires, récipients pour l’eau, etc..) mais aussi pour l’atmosphère de la pièce ou se déroule la cérémonie (composition florale, rouleau mural, le tokonoma). Toute la place de ces objets décoratifs et ustensiles, ainsi que leur usage, est codifiée. Les objets utilisés durant la cérémonie témoigne du gout du maitre de maison ou de la maison de thé. La cérémonie peu d’ailleurs se terminer par le passage de mains en mains des objets les plus représentatifs pour que les participants puissent les apprécier.
La cérémonie du thé nécessite : une bouilloire, une boite de thé vert en poudre, un doseur, un fouet en bambou, un bol et une serviette. La cérémonie commence par le lavement du bol avec de l’eau chaude de la bouilloire. Le bol est ensuite essuyé avec la serviette. Puis avec le doseur on transfère la poudre de thé de la boite dans le bol, après quoi on y verse l’eau chaude. Le thé et l’eau sont alors délicatement remués avec le fouet. La boisson est alors prête à être bue. Bien que le thé soit généralement préparé par le maitre de maison c’est à l’un de ses ôtes qu’il revient de goûter le thé en premier. Commence alors un rite circulaire, ou chacun tient la même place. Après avoir soulevé et présenté le bol aux participants. Le premier buveur en boit deux gorgées et s’essuie la bouche avec la serviette. Ensuite en tournant légèrement le bol, il le passe à son voisin, qui répète les mêmes gestes jusqu’au dernier participant à qui il revient de le terminer. L’environnement qui entoure ces différentes étapes a une grande importance : observer les gestes, les cendres du foyer, écouter le bruit de l’eau qui bout et que l’on verse, le bruit du fouet dans le bol, la saveur du thé… Tout cela contribue à installer chez les participants une profonde paix intérieure.
« Au fond, l’idéal du thé est l’aboutissement même de cette conception zen : la grandeur réside dans les plus menu faits de la vie. Le taoïsme a fourni les fondements d’un idéal esthétique, le zen les a mis en pratique.»
- Kakuzô Okakura, Le livre du thé.
Dans « Le livre du thé » Kakuzô Okakura recherche l’origine de la cérémonie du thé. Pour l’auteur la cérémonie du thé, le théisme n’est que le taoïsme déguisé. Le taoïsme en Chine est marqué par l’esprit du sud qui tend vers l’individualisme. Il est différent du confucianisme symbole des valeurs du nord de la Chine, marquées par l’esprit communautaire. Le taoïsme va évoluer vers le théisme par l’intermédiaire du zen. Zen vient du mot sanskrit dhyâna, qui signifie méditation. La doctrine zen affirme que l’on peu atteindre la réalisation suprême par la méditation. L’enseignement Zen qui fut connu au Japon venait de Houei-neng (637-713) sixième patriarche du zen en Chine et fondateur de l’école du Sud. A l’instar du taoïsme le zen est le culte du relatif. En effet l’absolu taoïste c’est le relatif.
+ Liens
- Site de l’école Urasenke :
http://www.urasenke.or.jp/
- Site du musée Raku :
http://www.raku-yaki.or.jp/