« Fleurs si vous viviez au pays du Mikado, vous rencontreriez quelque jour un terrible personnage armé de ciseaux et d’une scie miniature. Celui-là s’appellerait lui-même le maître de Fleurs. Il se targuerait d’être un docteur – et vous le haïriez aussitôt, car vous savez bien qu’un docteur cherche toujours à prolonger les souffrances de ses victimes. Il vous couperait, vous inclinerait, vous courberait dans les positions les plus impossibles, mais qu’il jugerait pourtant à votre avantage. Il tordrait vos muscles, disloquerait vos os comme quelques ostéopathe. Vous brûlerait avec des charbons ardents pour arrêter vos hémorragies, enfoncerait dans votre chair des tiges de fer pour activer votre circulation. Il vous imposerait un régime de sel, de vinaigre, d’alun et parfois même de vitriol. Verserait sur vos pieds de l’eau bouillante au moment où vous sembleriez défaillir. Il se glorifierait de vous garder vivantes deux ou trois semaines de plus qu’il aurait été possible de le faire sans son traitement. Mais n’auriez-vous pas préféré une exécution immédiate dès votre capture ? Quels crimes avez-vous donc commis dans votre incarnation précédente pour mériter pareil châtiment. »
- OKAKURA Kakuzô, Le livre du thé, Picquier poche, 1998.
- Rikka,
école Ikenobô (Yokohama). Zdenek Thoma
L’ikebana, littéralement « fleur vivante », est l’art d’ordonner les fleurs. Cet exercice est aussi dénommé
ka-dô, la « voie des fleurs ». L’origine de cet art se retrouve dans la coutume du
kuge, l’offrande de fleurs à une divinité dans un temple bouddhique. Une autre source de cet art est la coutume chinoise de mettre en valeurs certaines céramiques par l’ajout de fleurs servant d’accompagnement.
- Composition floral métallique devant le grand Bouddha de Nara
L’apparition de cet art s’est fait progressivement même si la tradition considère la publication, en 1542, d’un livre, le
Senno Kuden, manuel de l’art d’arranger les fleurs, comme l’acte fondateur de ce qui aller devenir l’ikebana. Il faut bien prendre en compte que l’art d’arranger les fleurs existait déjà bien avant la mise en place de l’ikebana. Celui-ci est le résultat d’une lente évolution dans l’art d’arranger les fleurs.
A l’époque de la publication de ce livre le terme ikebana n’existe pas, on parle seulement de tatebana tiré de tateru (dresser). Ce n’est qu’au XVIIIéme siècle que le terme
tatebana sera remplacé par ikebana tiré de ikeru (animer).
Dans cet ouvrage Senno écrit que contrairement au tatebana qui s’inscrit dans un but purement décoratif, lui s’attache à la
seule beauté des fleurs. De cette manière Senno proclame d’une certaine manière l’émancipation de l’ikebana.
En Occident, à la même époque, l’horticulture se focalise sur les fleurs herbacées, au Japon ce sera sur les arbres à fleurs. Ce choix trouve son origine à la fois dans le milieu naturel nippon particulièrement riche en arbre à fleurs (cerisier) et d’autre part dans l’adoption par le Japon de l’horticulture chinoise apparu vers 800/600 av JC. En effet celle-ci privilégie les arbres et les arbustes tel le pêcher ou le prunier. L’horticulture Japonaise développa cette technique au point de devenir spécialiste des procédés de jardinages portant sur la culture des espèces ligneuses de haute taille. Une autre caractéristique de l’ikebana est l’utilisation d’espèces toujours vertes tel le pin ou le chêne vert. Cela aurait pour origine une croyance paysanne selon laquelle dans les arbres toujours verts se trouve la vie éternelle. Un des rites des sociétés agraires du Japon consistaient à dresser des troncs d’arbres toujours verts pour obtenir de bonne récolte de la part des dieux. Ce rite subsiste d’une certaine manière dans l’ikebana au travers de dressage de branches d’arbre toujours vert.
L’époque Muromachi vit aussi une évolution quand à la pratique de l’art des fleurs. Jusqu’alors dans les demeures aristocratiques les compositions florales étaient réalisées par des professionnels les
dôhôshû. Or avec le développement de la bourgeoisie ses membres n’ayant pas les moyens d’avoir un dôhôshû, ils durent apprendre eux même la composition florale. L’ikebana passa alors du statut d’art contemplatif, où l’on admire le résulta final à celui d’art performatif, où la jouissance esthétique s’obtient dans la réalisation de l’acte.
Pour les nouveaux pratiquants des manuels techniques, les kadensho furent rédigés par les hommes spécialistes de l’art des fleurs. Ces derniers servirent au fil du temps à la codification de l’ikebana. Ils furent aussi à l’origine des différentes écoles d’ikebana. Chaque élève transmettant à chaque génération le savoir d’un maître héréditaire, les iemoto, savoir contenu dans le manuel que ce dernier avait écrit.
Dès lors la pratique de l’art des fleurs répondait à des normes strictes. Dans l’assemblage final, résultat de l’acte esthétique, chaque élément avait un rôle défini. La forme finale étant définit par l’imeto donnant par la même à l’école sa forme dominante.
Le naturel, le sentiment et la vitalité sont les trois éléments qui donnent à une composition sa valeur artistique. Parmi les différents styles ou écoles d’arrangement floral on peut distinguer :
Littéralement « fleurs debout » ou « fleurs dressées », le plus classique des styles d’arrangement floral codifié dès 1462 par Sengyô l’un des deux maîtres fondateur de l’école Ikenobô. Il a pour but de représenter le Mont Shumisen ou Sumeru ou Meru symbole du centre de l’univers dans le culte bouddhique. Pour ce faire, les plantes utilisées ont une signification qui correspond à un élément de cette montagne. Ainsi les branches de pins symbolisent les éléments minéraux, les chrysanthèmes blancs symbolisent les cours d’eau, etc.….
- Rikka, branche
principale en pin, école Ikenobô
(Yokohama). Zdenek Thoma
Il est destiné aux arrangements de fleurs pour la cérémonie du thé. Les fleurs sont alors arrangées en conformité avec la simplicité de la cérémonie. Par soucis de discrétion les fleurs et leur vase sont aussi sobres et naturels que possible, souvent une unique fleur ou branche est exposé.
- Cha bana, branches
de camellia blanc dans un vase
glacé à col double. Marcel Vrignaud
Littéralement « jet », « jetées », il se caractérise par son affranchissement relatif des principes traditionnels. Ce style très libre recherche à suggérer la croissance naturelle des plantes utilisées. Les bouquets de style
nageire sont réalisés dans des vases hauts ou dans des récipients profonds. L’utilisation de ces récipients permet de faire tenir les éléments de la composition contre la paroi intérieure du vase ou contre le bord sans l’aide d’aucun support. Le style
nageire privilégie d’avantage la forme des fleurs que le respect des règles.
Apparu au XVIIème siècle suite à l’avènement d’une bourgeoisie urbaine, il est pratiqué par les marchands et aux
chônin (habitants des cités). Le style shôka est une forme simplifiée du
rikka. Ce qui permet à l’arrangement floral de s’adapter au rythme la vie quotidienne des commerçants. Ce style se caractérise par l’admiration de la fleur à l’état naturel.
C’est une combinaison du style shôka et du style nagire. Le seika
repose sur un triangle asymétrique formé de trois branches principales représentant le ciel l’homme et la terre
Il est apparu sous l’ère Meiji. «Moibana » signifie « fleurs à foison ». Ce style utilise comme récipient un bassin. Dans le style
moribana on s’attache plus aux couleurs qu’aux formes.
L’influence de l’Occident au Japon et la désacralisant la nature que celle-ci entraîne va avoir un grand impact sur la pratique de l’ikebana. L’Industrialisation des villes, notamment Osaka, sous l’ère Meiji entraîne le départ de classes aisées des centres villes pollués à la périphérie des villes où elles se font construire des maisons de type occidental. Cette période de changement eu pour effet d’atténuer la rigueur des mœurs traditionnelles. C’est dans ce contexte que fut inventé deux nouvelles manières de pratiquer l’ikebana
par Ohara Unshin (1861-1916). Il les nomme moribana et nageire. Ces deux manières,
kata, ont pour but la représentation d’un paysage. Ces styles vont être très en vogue dans les maisons occidentales. Ces
kata se caractérisent aussi par utilisation abondante de fleurs nouvelles importées par l’Occident. Ces deux courants réunis sous le vocable
ohara-ryû (style ohara) vont devenir les courants dominants de l’ikebana moderne. L’école Ohara fut fondée en 1895
L’après guerre va bouleverser la pratique de l’ikebana. La libéralisation de la société va provoquer l’abandon du respect des kata considérés comme des règles traditionnelles, féodales. Cette nouvelle forme d’ikebana affranchi des kata prend le nom de jiyûbana « fleurs en liberté ». Une des figures emblématique de cette période est celle de Teshigahara Sofu (1900–1979) maître de l’école Sôgetsu. Celui-ci rejette les matériaux traditionnels et utilise des matériaux trouvés dans les villes dévastées du Japon tel la ferraille. De cette pratique naîtra une manière qui sera appelé «
ikebana objet ». Celle-ci ne tient pas compte de la matière, peu importe qu’il n’y est pas de végétaux dans la composition, seul compte les lignes les couleurs. L’apogée de cette manière aura lieu au début des années 60. Mais cette manière trouve sa limite, dans ce que l’ikebana reste indissociable de la volonté de faire vivre la fleur et donc d’exprimer la notion d’un rythme cyclique tel qu’on les trouve dans la nature.
Jusqu’à la fin de la période Edo, l’ikebana n’est pratiqué que par les hommes. De nos jours il est majoritairement pratiqué par les femmes.
Plus de trois milles écoles existe actuellement. Les plus renommées sont Ikenobô, Ohara et Sogetsu. Ikenobô est l’école la plus ancienne et la plus classique. Ohara tire sa modernité des formes traditionnelles. Sogetsu l’école la plus moderne met l’accent sur l’expression personnelle.
Voici un texte tiré du livre Au japon, choses vues, de Clive Holland, édité à Paris par Vuibert et Nony en 1908.
« L’un des caractères
distinctifs de la race japonaise, c’est l’amour de
la fleur, et, en vérité, la vie sans les fleurs
ne serait, pour la plupart des Japonais, que marasme et monotonie. La
nature ne devait pas l’ignorer, puisqu’elle a
paré l’île lointaine d’une
joaillerie fleurie qui enchante, d’un bout de
l’année à l’autre, les
cœurs indigènes. En certaines saisons ou elle est
particulièrement prodigue l’enthousiasme
populaire, qui enferme volontiers au creux des corolles un lutin ou une
fée, paraît s’exalter jusqu’au
délire. Mais si pauvre et si morose que soit
l’heure, le regard du voyageur fatigué tombe
toujours sur quelque fleurette qui égaie la route, sur
quelque site qui délasse et apaise.
Le culte d’un Japonais pour les fleurs, surtout pour les
premières de chaque espèce, a quelque chose de
grave et de solennel. Son admiration est une qualité active
; elle est née presque toujours d’un commerce
attentif et prolongé, non pas d’une impression
passagère au contact du beau.
[…]
Pendant toute une période de
l’année, au Japon, le chemin des Jours semble
jonché de corolles éclatantes et
variées. Le goût des fleurs a si bien
pénétré la trame
journalière de l’existence japonaise
qu’un attribut floral caractérise la plupart des
actes sociaux, fêtes, réunions de thé,
cérémonies, et même certains
événements parmi les plus ordinaires de la vie
courante…. Et quelle diversité dans les tons et
dans les parfums de toutes ces fleurs ! Changeant sans cesse avec le
cours des saisons, tantôt elles pressentent une gamme de
teintes foncées, tantôt elles flamboient
d’une splendeur sans égale. »
- Vase à fleurs (hanaike), Iga ou Shigaraki, époque de Momoyama, XVIème siècles,
grès, Musée Guimet, Paris. DR
+ Liens
- Site du représentant officiel de l’école Ikenobo en France :
http://www.ikebanaikenobo-afjaf.fr/
- Site de l’école Ohara :
http://www.ohararyu.or.jp/english/index_e.html
- Site de l’école Kadouenshu :
http://kadouenshu.com/
- Site de l’école Senkeiryu (très intéressant !) :
http://www.k-ikebana.com/english/ikebana_senkeiryu.html
"Eveillée
de ce rêve
je verrai le violet des iris"
- Ogawa Shûshiki