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Le seppuku


seppuku

- Akashi Gidayu écrivant son dernier poème avant de commettre le seppuku.


« Pour nous, en Extrême-Orient, se pendre est regardé comme le plus lâche de tous les moyens de suicide, et se noyer ou s’empoisonner n’est pas mieux considéré. Même se tuer avec une arme à feu, était pour un samurai regardé comme une manière ignoble et basse de se dépouiller de son enveloppe mortelle ».

- Baron Suyematsu (Suematsu), L’Empire du soleil levant, Hachette, 1906, p 202.


Le seppuku est le suicide rituel des guerriers japonais. Selon la légende, le premier seppuku aurait été pratiqué en 1156 par Minatomo no Tametomo. Il se serait suicidé en s’ouvrant le ventre pour permettre à son âme de s’échapper.


Le seppuku dans sa forme idéale donne lieu à une petite cérémonie. Celui qui va mourir est habillé de blanc (couleur de la mort). Il se met à genoux, puis écarte les pans de son habit et s’incise les muscles de l’abdomen de gauche à droite, puis en remontant vers le foie. C’est alors que son assistant (kaishakunin) le décapite à l’aide d’un sabre (katana).

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Dans le Japon féodales, les femmes se suicidaient aussi, par exemple lors de la prise d’un château ou d’une forteresse pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Le suicide était commis à l’aide d’un poignard avec lequel elles se tranchaient la veine jugulaire.

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« Les yeux du lieutenant fixaient sur sa femme l’intense regard immobile d’un oiseau de proie. Tournant vers lui-même son sabre il se souleva légèrement pour incliner le haut de son corps sur la pointe de son arme. L’étoffe de son uniforme tendue sur ses épaules trahissait l’effort qui mobilisait toutes ses forces. Il visait à gauche au plus profond de son ventre. Son cri aigu perça le silence de la pièce.

En dépit de la force qu’il avait lui-même déployée pour se frapper, le lieutenant eut l’impression que quelqu’un d’autre lui avait porté un atroce coup de barre de fer au côté. Une seconde ou deux la tête lui tourna. Il ne savait plus ce qui lui arrivait. Les cinq ou six pouces d’acier nu avaient disparu complètement à l’intérieur de la chair et le bandage blanc qu’il serrait de sa main crispée appuyait directement sur le ventre.

Il reprit conscience. La lame avait certainement percé la paroi du ventre, se dit-il. Il respirait avec difficulté, son cœur battait à grands coups et dans quelque profond lointain dont il pouvait à peine croire qu’il fut une part de lui-même, surgissait une effrayante, une abominable douleur, comme si le sol s’était ouvert pour laisser échapper une lave brûlante de roches en fusion. La douleur se rapprochait à une vitesse terrifiante. Le lieutenant se mordit la lèvre pour éviter un involontaire gémissement.

Le seppuku, se dit-il, est-ce cela ? On aurait dit le chaos absolu, comme si le ciel lui était tombé sur la tête, comme si l’univers, ivre, titubait. Sa volonté et son courage, qui avaient semblé si fermes avant qu’il ne fît l’entaille, s’étaient réduits à l’épaisseur d’un seul fil d’acier aussi fine qu’un cheveu, et il éprouva comme un affreux malaise le soupçon qu’il lui fallait avancer le long de ce fil et s’y attacher désespérément. Son poing crispé était tout humide. Il baissa les yeux. Il vit que sa main et l’étoffe qui enveloppait la lame du sabre étaient trempées de sang. Son pagne aussi était profondément teint de rouge. Il fut frappé, comme d’une chose incroyable, qu’au milieu d’une aussi terrible souffrance, ce qui pouvait être regardé pût exister encore.

Au moment où elle vit le lieutenant s’enfoncer le sabre dans le côté gauche et la pâleur de la mort descendre sur son visage comme un rideau descend sur une scène, Reiko fut se contraindre pour ne pas se précipiter vers lui. Quoi qu’il dût arriver il lui fallait veiller. Il lui fallait être témoin. C’était le devoir que son mari lui avait imposé. En face d’elle, à une natte de distance, elle le voyait se mordre la lèvre pour étouffer la douleur. La douleur était là, absolue et certaine, sous ses yeux. Et Reiko n’avait aucun moyen de l’en délivrer.

La sueur brillait sur le front de son mari. Il fermait les yeux puis les rouvrait comme pour se rendre compte. Ils avaient perdu leur éclat et semblaient innocents et vides comme les yeux d’un petit animal.

La souffrance que contemplait Reiko flambait aussi fort que le soleil d’été, entièrement étrangère à la peine qui semblait lui déchirer l’âme. La souffrance augmentait sans fin, montait. Reiko voyait son mari accéder à un autre univers où l’être se dissout dans la douleur, est emprisonné dans une cellule de douleur et nulle main ne peut l’approcher. Mais elle, Reiko, n’en éprouvait aucune. Sa peine n’était pas cette douleur. Si bien qu’elle eut l’impression qu’on avait élevé une haute et cruelle paroi de verre entre elle et son mari.

Depuis son mariage la vie de son mari avait été sa vie et le souffle de son mari son souffle. Et maintenant, alors que la souffrance de son mari été la réalité de sa vie, Reiko dans sa propre peine ne trouvait aucune preuve de sa propre existence. La main droite sur le sabre le lieutenant commença de s’entailler le ventre par le travers. Mais la lame rencontrait l’obstacle des intestins qui s’y emmêlaient et dont l’élasticité la repoussait constamment ; et le lieutenant comprit qu’il lui faudrait les deux mains pour maintenir la lame enfoncée; il appuya pour couper par le travers. Mais ce n’était pas aussi facile qu’il l’avait cru. Il mobilisa toute sa force dans sa seule main droite et tira vers la droite. L’entaille s’agrandit de trois ou quatre pouces. Lentement, des profondeurs internes, la douleur irradiait le ventre entier. Des cloches en folie sonnaient, mille cloches ensemble à chaque souffle, à chaque battement du pouls, ébranlant tout son être. Le lieutenant ne pouvait plus s’empêcher de gémir. Mais la lame était arrivée à l’aplomb du nombril et, lorsqu’il le constata, il fut content et reprit courage. Le volume du sans répandu avait régulièrement augmenté et commençait à jaillir de la blessure au rythme même du pouls. La natte devant le lieutenant était trempée de rouge par les éclaboussures du sang qui continuait à s’écouler des flaques que retenait dans ses plis le pantalon d’uniforme. Une goutte unique s’envola comme un oiseau jusqu’à Reiko pour se poser sur ses genoux et tacher sa robe blanche.

Lorsque le lieutenant se fut enfin complètement éventré, la lame n’enfonçait presque plus et la pointe en était visible, luisante de graisse et de sang. Mais, saisi soudain d’une violente nausée, le lieutenant laissa échapper un cri rauque. Vomir rendait l’affreuse douleur plus affreuse encore, et le ventre qui jusque-là était demeuré ferme, se souleva brusquement, la blessure s’ouvrit en grand et les intestins jaillirent comme si la blessure vomissait à son tour. Apparemment inconscients de la souffrance de leur maître, glissant sans obstacle pour se répandre dans l’entrejambe, ils donnaient une impression de santé robuste et de vitalité presque déplaisante. La tête du lieutenant y baignait jusqu’aux genoux et demeurait écrasé et sans forces, une main sur le sol. Une odeur âcre emplissait la pièce. Le lieutenant, tête ballottant, hoquetait sans fin et chaque hoquet ébranlait ses épaules. Il tenait toujours dans sa main droite la lame de son sabre, que repoussaient les intestins et dont on voyait la pointe.

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Il est difficile d’imaginer spectacle plus héroïque que le sursaut du lieutenant qui brusquement rassembla ses forces et releva la tête. Son mouvement fut si violent qu’il se cogna l’arrière du crâne contre le pilier de l’alcôve. Reiko, qui était restée jusque-là tête baissée, fascinée par la marée de sang qui s’avançait vers ses genoux, releva les yeux, surprise par le bruit. Le visage du lieutenant n’était plus un visage de vivant. Les yeux étaient enfoncés, la peau parcheminée, les joues jadis si fraîches, et les lèvres, couleur de boue séchée. Seule bougeait la main droite. Serrant laborieusement le sabre elle s’élevait en tremblant comme une main de marionnette pour essayer d’en diriger la pointe vers la naissance de la gorge. Reiko regardait son mari faire ce dernier effort, inutile, déchirant. Luisante de sang et de graisse, la pointe, une fois, deux fois, dix fois, se dirigeait vers la gorge. Chaque fois elle manquait le but. La force qui aurait dû la guider était épuisée. La pointe frappait le col de l’uniforme et les insignes brodés sur le col. Les agrafes étaient défaites mais le raide col militaire se refermait de lui-même et protégeait la gorge.

Reiko ne put supporter le spectacle plus longtemps. Elle voulut aller aider son mari mais ne put se lever. Elle avança sur les genoux, à travers le sang, et son blanc kimono se teignit de rouge. Elle se glissa derrière son mari et ne fit rien d’autre qu’écarter le col. La pointe tremblante fut enfin au contact de la gorge nue. Reiko eut alors l’impression qu’elle avait poussé son mari en avant ; mais ce n’était pas vrai. C’était le dernier mouvement délibéré du lieutenant, son dernier effort de volonté. Il se jeta brusquement sur la lame qui lui transperça la gorge. Il y eut un effroyable jet de sang et le lieutenant bascula et s’immobilisa ; une lame d’acier froide et bleue dépassait de sa nuque. »


- Yukio Mishima, Dojoji et autres nouvelles, Galimard, Paris, 1983. Extrait de la nouvelle « Patriotisme », p 97 à 103.