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Shintô

« Un Japonais explique sa foi »



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- La foi fait l’union. Parmi ces pèlerins qui se purifient en recevant l’eau lustrale d’une cascade, on aperçoit, au premier plan, une femme les mains jointes sur un chapelet bouddhiste. Mais bouddhisme et shinto sont depuis sept siècles étroitement entremêlés et la plupart des Japonais adorent indifféremment divinités bouddhistes et shinto. D’autre part, plutôt qu’un système métaphysique, le shinto symbolise pour eux l’amour de la patrie. Si bien que les bouddhistes demeurent shintoïstes et l’on arrive à des statistiques surprenantes : sur 91 millions d’habitants, on compte 65 millions de shintoïstes et 95 millions de bouddhistes.



[Cet article a été publié par le magazine français Réalités de Mai 1957]



Tadashi Ito, citoyen d’Osaka et adepte fervent du shintoïsme, tente de faire comprendre à l’Occident, par l’intermédiaire de Réalités, comment un Oriental du XXe siècle peut encore adorer le soleil, les arbres et son empereur.



Propos recueillis par Cécile Beurdeley.



Le 15 décembre 1945, un effroyable coup de tonnerre ébranle notre ciel. Le général Mac Arthur décrète : l’empereur n’est plus inviolable et sacré. Le Shinto n’est plus la religion privilégiée, les temples ne recevront plus de subvention de l’Etat, les libres de classe seront expurgés, les emblèmes shinto arrachés des édifices publics…


Et quinze jours plus tard, notre empereur, Hirohito lui-même, réfute la tradition selon laquelle il est d’origine divine : sa déclaration du 1er janvier 1946 est pour nous d’une effroyable gravité, plus grave peut-être que la défaite même. Elle aurait dû produire le même effet que, pour les catholiques croyants, le spectacle du pape apparaissant en complet veston à son balcon et déclarant : « Je ne suis pas le vicaire du Christ. D’ailleurs, le Christ n’a pas de vicaire ».


Pour certains d’entre nous, ce fut comme si la clef de voûte de l’empire s’effondrait. Mais je dois dire que la masse du peuple accueillit la publication de l’édit de l’empereur avec indifférence. D’abord, parce qu’il était très habilement rédigé. Au cours d’un long passage grave et beau, l’Empereur compatissait paternellement aux souffrances de son peuple. « Voir des villes grandes et petites ravagées par la guerre, l’industrie stagnante, le peuple malheureux tout ceci blesse le cœur… » Puis l’Empereur réaffirmait sa solidarité indissoluble avec son peuple et glissait rapidement la phrase fatale dictée par l’occupant : « Nous sommes avec vous, vous, nos compatriotes…Nos victoires et nos pertes ont toujours été les mêmes…Les liens qui nous unissent ont toujours été la confiance et l’affection. Ces liens ne sont pas ceux que forgent de simples mythes ou des légendes. Ils n’ont pas pour origine la croyance erronée que l’empereur est un dieu et que les Japonais appartiennent à une race supérieure. » Suivaient de nobles exhortations au courge et à l’union nationale et, enfin, l’assurance que l’Empereur veillerait sur nous et mettrait tout en œuvre pour adoucir notre sort.


Cet édit émouvant était long. Les journaux le publièrent sans commentaires. Le Japonais moyen ne le lut pas d’un bout à l’autre. Ceux d’entre nous qui l’étudièrent de près comprirent que c’est sous la pression des étrangers que l’Empereur l’avait écrit. Enfin, la majorité était trop écrasée, trop humiliée par la défaite pour réagir. Si bien que, chose qui peut paraître étrange, l’édit passa inaperçu.


Dix ans se sont écoulés. Dire que, depuis dix ans, les Américains ont tout fait pour déraciner le Shinto, c’est peu dire. Des milliards ont été dépensés, des centaines de conférences et de cours ont été donnés pour nous persuader que le Shinto nationaliste nous avait conduits à notre perte et pour nous amener à abandonner ce culte.


Quel est le bilan de tant d’efforts ? A l’occasion du Nouvel An, une foule record est allée rendre hommage aux mânes de l’empereur Meiji. Le ministre de l’Education a annoncé son intention de faire rétablir « le concept de l’Empereur » dans les manuels scolaires. Lannée dernière, avant les élections de mars, Hatoyama se rendit au temple d’Isé pour rendre des comptes à la déesse du Soleil… Récemment, on a de nouveau procédé à Yasu-Kumi à la déification de soldats morts pendant la dernière guerre…


Quelle est donc cette religion si décriée et qui pourtant est si solidement chevillée dans notre âme ?
Peut-être à vous aussi paraîtra-t-elle païenne et primaire. Les Japonais semblent adorer tout ce qui leur tombe sous la main : puces, ancêtres, arbre, feu, montagnes, rivières et empereur. D’autre part, vous trouverez sans doute grotesque que nous croyions en Amaterasu, déesse du Soleil et que nous pensions que c’est son petit-fils qui fut le premier empereur du Japon et l’ancêtre de notre souverain Hirohito.


Considérez cependant que cette religion provient, comme a bien voulu le dire un prêtre français, le père Lelong, d’un très beau mythe, le mythe de la lumière. Pour un homme qui aime sa patrie, n’est-il pas assez naturel de penser que sa terre est l’enfant de la lumière, qu’elle est particulièrement radieuse ? Il me semble que le Français, si patriote, est très apte à comprendre ce symbole. Et pour les fervents monarchistes que sont les Japonais, n’est-il pas facile de croire que le rayonnement de la grâce divine, une grâce d’Etat, a de tout temps été accordées à nos souverains ? Ne peut-on arriver à imaginer que, par le recours des cérémonies religieuses shinto, l’empereur communie avec Dieu et avec l’âme de ses ancêtres et qu’il est chargé d’incarner pour nous leurs vertus et leurs volontés ? Je me permettrai ici de rappeler le mot de Bossuet à Louis XIV : « Sire, soyez le dieu de vos peuples, c’est-à-dire, faites-nous voir Dieu en votre personne sacrée. » Et que dire de la dévotion accordée par des millions de graves citoyens du Commonwealth à la jeune femme charmante, à la mère de famille semblable à des milliers d’autres mères, qu’est la reine Elisabeth d’Angleterre ?


Il est évident qu’au cours des années qui précédèrent la dernière guerre le Shinto d’Etat s’employa à persuader les Japonais que leur seul devoir était d’abandonner tout individualisme et d’œuvrer non pour eux-mêmes mais pour la patrie et l’empereur. « Les sujets, disait le professeur Shinkichi Mesugi, n’ont d’autre volonté que celle de l’Empereur. Tous les individus se fondent dans l’Empereur et ne se réalisent qu’en se conformant à sa volonté. »


Mais nos textes n’ont jamais dit que l’Empereur était un dieu, mais seulement que sa personne était « inviolable et sacrée ». Il a toujours représenté pour nous l’image même de la nation, l’être autour duquel se cristallisait le patriotisme qui, chez nous, confine à la ferveur.
Quant à l’hommage que nous rendons à nos morts, il me semble qu’il n’a rien de choquant. N’est-il pas assez normal de croire qu’une mère, un aïeul défunt cherchent encore à nous guider et nous protéger ? En vénérant tous nos ancêtres, tous ces hommes qui ont fait notre pays, nous nous sentons plus fortement unis à nos compatriotes. C’est une sorte de communion des saints, que même les catholiques japonais acceptent fort bien.
D’ailleurs, grâce à la compréhension dont savent faire preuve les Occidentaux, je ne désespère pas de leur prouver qu’ils sont tous, inconsciemment, un peu shintoïstes. Quand un Européen voit la mer majestueuse et étale, sur laquelle se couche le soleil, une cime de montagne ou une belle tempête ou un champ fleuri, il éprouve un sentiment d’admiration, de joie spontanée et de respect, qui sont l’essence même de la religion shinto. Mais un croyant occidental dédie immédiatement à un Dieu hors du monde, au-dessus de la création, l’émotion que lui inspire la beauté ou la grandeur de la nature. Pour nous, comme l’a dit votre poète Claudel, « le surnaturel n’est autre chose que la nature même ». C’est-à-dire que la divinité nous semble à la fois diffuse et toute proche de nous, animant, pénétrant depuis les différents systèmes des astres jusqu’aux choses les plus humbles. Et un de nos poèmes les plus connus déclare :


Ainsi dans chaque feuille d’arbre Ou le plus frêle brin d’herbe La Divinité-inspirant-la-crainte Se manifeste.


Je reconnais que la distinction entre l’adoration du divin suscitée par exemple par un bel arbre et l’adoration reportée sur l’arbre même est un peu floue chez nos compatriotes le plus simples. C’est ainsi qu’on célèbre chez nous chaque année la fête des aiguilles cassées. Ces aiguilles qui ont tant peiné, on les pose, pour les honorer, sur l’autel familial. Je pense que nos bonnes ménagères, en ce faisant, vénèrent et aiment peut-être plus les aiguilles que l’idée abstraite de service fidèle et sans défaillance. Mais leurs intentions sont pures.


Et, pour nous, l’essentiel est de trouver un moyen d’entrer en contact avec le surnaturel, avec ce qui dépasse l’homme. Chez nous, le mot « supérieur » ou « plus haut » se dit « Kami ». Mais Kami signifie aussi « dieu ». Est Kami tout ce qui inspire la vénération : un homme probe, le mont Fuji, un ancêtre respecté. Une certaine confusion est inévitable.


Vous dites « Dieu est tout ». Nous disons « Tout est Dieu ». A force de le dire, notre menu peuple a la vénération facile, le sens du sacré très développé. Il a en quelque sorte la bosse du respect. Il ne faut pas s’étonner si, au siècle dernier, des paysans voyant pour la première fois une maison européenne s’en approchaient avec déférence, la saluaient, lui disaient une courte prière et lui offraient deux sous.


Mais je crois que ceux qui accusent le shinto de n’être qu’un polythéisme primaire ne se rappellent pas bien ce qu’est un vrai temple shinto. C’est un édifice très simple, en bois naturel, enfoui dans des ombrages sombres, généralement placé dans un endroit mystérieux ou retiré. Il fait corps avec le paysage. Il n’est jamais orné d’idoles. C’est un lieu austère et dépouillé. Dans le sanctuaire se trouve un miroir. C’est tout. C’est le contraire d’un temple polythéiste hindou, qu’animent mille statues grimaçantes. On ne saurait conclure de cette simplicité que les Japonais adorent un seul dieu sous mille formes. Mais on peut en déduire qu’ils pensent que le divin est trop complexe et trop étrange pour être figuré par une poignée de statues.


Ceci vaut pour la masse des croyants. Les théologiens ont, dès le début, professé des croyances plus élevées. C’est ainsi que le savant Isé Iégo, cité par le docteur Kato, disait :


« Ne faites jamais d’images pour représenter la divinité. Pour l’adorer établissons un lien sensible de notre cœur à la divinité par notre sincérité et notre fidélité. Si nous créons une image, elle s’interposera, nous empêchant de réaliser notre religieux dessein, la communion directe avec la divinité. »


Ces phrases, je crois, ne seraient pas désavouées par un pur protestant. Et, dès le XIIIe siècle, un prêtre, Minamoto-no-Yoshiyasa, déclarait : « Toutes les divinités célestes ou terrestres, les divinités ancestrales, les divinités des montagnes et de la mer ne sont rien autre que les différentes manifestations de l’Unique Fondamentalement Vrai ».


Comme vous le voyez, le shinto n’est pas inconciliable avec le monothéisme. En fait il n’est pas d’idéal religieux qui nous semble, a priori, devoir être repoussé. Au VIIe siècle le bouddhisme fit son apparition au Japon et fut bien accueilli (trop bien peut-être, car un grand nombre de nos empereurs prirent l’habitude d’abdiquer pour se faire moines et c’est sans doute ainsi que les grands féodaux prirent le pouvoir et le gardèrent pendant douze siècles). Le bouddhisme convertit le Japon en déclarant que nos dieux n’étaient pas de faux dieux, mais des incarnations variées du Bouddha. C’est une religions très tolérante qui serait prête à faire au Christ une place dans son panthéon.


Un de mes amis, missionnaire protestant américain, me raconta (avec horreur d’ailleurs) qu’il avait passé de longues heures à apprendre à ses petits catéchumènes un cantique connu : Yes ! Jesus loves me. L’air était entraînant. Huit jours plus tard tous les enfants du quartier chantonnaient : Yes ! Bouddha loves me, sans faire aucune distinction entre Bouddha et Jésus.


Toujours est-il que le bouddhisme et le shinto s’entremêlèrent étroitement : les prêtres bouddhistes officiaient dans les temples shinto et vice-versa. Le bouddhisme nous apporta ce qui manquait à notre religion : l’idée de la survie et de la réincarnation, la notion d’un paradis, « la terre pure ». Si bien qu’aujourd’hui beaucoup de Japonais sont « shintoïstes pour la vie, bouddhistes pour la mort ».
Ce qui choque souvent les Occidentaux chez nous, c’est le manque de principes moraux inculqués par la religion. Au début, en effet, le shinto recommandait seulement d’éviter les souillures, les impuretés physiques. Pour le reste, les théologiens estimaient que l’homme est naturellement bon, surtout au Japon, terre élue. Mais, très rapidement, l’idée que la pureté morale doit compléter la pureté physique fit son chemin. La pureté et la sincérité devinrent les deux préceptes fondamentaux du shinto. C’est par la pratique de ces deux vertus que l’homme communie avec le divin.


Mais nous ne donnons pas à ces mots exactement le même sens que l’Occidental. Il faudrait les traduire aussi par le mot « droiture ». Or, de tout temps, depuis plus de mille ans, la droiture, pour un Japonais, c’est la loyauté, l’obéissance absolue envers son supérieur : maître, mari, ancêtres, suzerain ou empereur.


Trahir son maître est la seule faute qui nous paraisse impardonnable. En ce sens, c’est vrai, nous sommes des païens, car la notion de péché nous est étrangère. Les missionnaires catholiques et protestants ont beaucoup de mal à faire comprendre aux Japonais le sens des mots « repentir », « contrition » et « damnation éternelle ». L’un d’eux, découragé, écrivait : « J’arrive à leur inspirer la honte, mais pas le remords ». Mon vicaire, qui est Japonais, réussit mieux que moi, car il leur dit : « En commettant telle ou telle faute, vous vous montrez déloyal envers le Christ, que vous avez accepté comme suzerain. »


Si vous me permettez une digression bien orientale, je dirai qu’une fois qu’on a compris que la loyauté est au Japon la seule vertu théologale on a tout compris du caractère japonais et deux Français qui nous connaissent bien, Robert Guillain et Juglaris l’on démontré.


Nous ne sommes pas de mystérieux Orientaux. Nous ressemblons un peu à ces peuples qu’on nomme les Latins. Nous sommes nerveux, indisciplinés, orgueilleux et émotifs, parfois jusqu’à l’hystérie. Un discours émouvant peut nous faire sangloter, la rage peut nous faire perdre la tête. Mais notre religion nous a imposé une discipline si stricte que nous avons tous conscience que nous devons vivre non pour nous-mêmes, mais nos supérieurs et notre pays. Nous avons souvent peur de ne pas être à la hauteur de notre tâche. C’est pourquoi nous donnons l’impression d’être irascibles et tatillons, et c’est pourquoi on compte chez nous tant de suicide, même parmi les écoliers. La mort nous paraît souvent plus supportable que la défaillance, qui n’a jamais d’excuse.


Vous vous rappelez les « Kami-Kaze », pilotes volontaires au suicide. Quand ils furent tous morts, on les remplaça d’office par de jeunes soldats qui n’aspiraient peut-être pas à tant d’honneur, mais qui, tous, sans broncher, calmement, partirent sur leurs petits avions de bois, assis sur des chargements d’explosifs. Quand tomba la bombe atomique, la population trembla de terreur, mais se maîtrisa. Les journaux annoncèrent que, pour vaincre, il fallait que le peuple se sacrifie. Les vieux paysans, les enfants, les aïeules s’apprêtèrent à resister au débarquement américain en remplissant des sceaux d’eau et en s’armant de piques de bambou. Les journaux nous avaient dit : « Il ne faut pas que votre suicide soit uniquement verbal. » Nous nous serions donc fait tuer jusqu’au dernier si l’Empereur, ému de compassion dans ses cinq viscères, n’avait décidé d’empêcher le carnage. Mais en entendant sa décision « d’accepter l’inacceptable, de supporter l’insupportable », il n’est pas un seul Japonais qui n’ait sangloté, et innombrables furent ceux qui se tuèrent.


Ceci dit, nous sommes malgré tout un peuple léger : ayant fait ce nous commandait notre religion et l’empereur, c’est avec intérêt et même impatience que nous avons attendu le débarquement.


Depuis cette époque, nous avons beaucoup évolué, surtout les jeunes. Les « mobo » et les « moga » (modern boys, modern girls) commencent à se révolter contre l’autorité du chef de famille, contre des traditions dont ils ont oublié le sens. Le shinto d’Etat, structure artificielle surimposée au vieux, au vrai shinto et qui avait donné à notre nation un carcan peut-être trop rigide, laisse un vide. Qui le remplira ? Beaucoup de nos jeunes sont tentés par l’exemple de la Chine…



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- Les fidèles n’entrent pas dans le temple, mais ils peuvent, déchaussés, assister aux danses sacrées dans des bâtiments annexes. Outre les fêtes de la moisson, les plus célèbres cérémonies étaient, au Japon, celles du Nouvel An et celles commémorant l’anniversaire de l’empereur régnant et l’accession au trône de Jimmu, le premier empereur du Japon.



Cependant, notre religion continue à animer la vie quotidienne de la nation. Nos rites sont simples. Trois mots les résument : purifications, suppliques et louanges. Nous nous rendons aux temples quand nous le souhaitons. Nous ne pénétrons pas dans le sanctuaire. Avant de prier, nous nous lavons les mains et la bouche. Le matin, après ces ablutions, nous prions rapidement. Comme l’enseigne le philosophe Hirata : « Les dieux sont si nombreux qu’il est commode de n’adorer en détail que les plus importants et de n’adresser aux autres qu’une prière générale. Ceux qui doivent vaquer à de multiples affaires peuvent se contenter d’adorer la résidence de l’Empereur, les divinités du foyer, les ancêtres, le dieu du village ou de la région et le dieu patron de leur profession. »
D’autre part, sur l’autel familial, nous plaçons régulièrement des offrandes à nos ancêtres, un peu comme vous mettez des fleurs près de la photo d’un mort.
Quant à nos prêtres, ils peuvent se marier et, comme ils exercent souvent un métier en dehors de leurs fonctions sacerdotales, ils sont, si vous voulez, prêtres par intermittence. Chaque jour pourtant, ils offrent fleurs et aliments aux dieux. Ils purifient les jeunes enfants, purifient les champs et les moissons, purifient et bénissent les mariages, prient pour les récoltes, purifient les cendres des morts et célèbrent les grandes fêtes des prérécoltes, des récoltes et les fêtes des diverses divinités.


Dans notre religion, vous le voyez, aucune pratique n’est obligatoire, pas même la prière quotidienne. Il n’y a pas de sacrements proprement dits. Pour vous parler franchement, ce n’est que sous l’influence bouddhiste que nos prêtres ont commencé à célébrer purifications des nouveau-nés, mariages et enterrements. Car le vieux shinto considérait comme également entachés d’impureté naissance, mariage et mort.


N’est-il pas curieux que cette religion, qui nous a rendu si ardemment consciencieux et soumis, soit, en fait, si large, si libre ? Nous la pratiquons chacun selon son tempérament, souvent dans la gaieté. Au cours de la nuit du Nouvel An, dans les bois sacrés qui entourent les temples, on sent dans la foule une ferveur sombre, terrifiante. Mais certains de nos pèlerinages ont l’allure d’un pique-nique et j’ai vu des Européens étonnés par la désinvolture des cantiques que nous chantions un jour, en route vers le mont Fuji. Nous sommes des gens positifs et disions simplement : » Que nos six sens soient purs et qu’il fasse beau sur l’honorable montagne. »


Les rites magiques du shintoïsme sont encore pratiqués. On voit encore des arbres sacrés entourés de bandelettes couverts de suppliques. L’un d’eux près de Tokyo, est l’arbre aux divorces. Celui des époux qui désire divorcer inscrit son âge et celui de son conjoint sur une image qu’il suspend à l’arbre.


Ce sont là des superstitions ou des symboles. Plus émouvante fut récemment la cérémonie à Yasukuni en l’honneur des soldats morts, cérémonie longtemps interdite par les Américains.
On ne les déifie pas exactement : on les rappelle. C’était la nuit. Les jardins de Yasukuni étaient illuminés par des torches. En silence s’approchaient les familles, citadins et paysans venus des quatre coins du Japon. Quand ils avaient dit adieu à leurs fils, ils leur avaient, selon les instructions du gouvernement, coupé un ongle ou une mèche de cheveux afin de les déposer sur l’autel familial dès qu’ils seraient avertis de la mort de leur enfant. Les jeunes gens étaient partis en disant : « Nous nous retrouverons à Yasukuni. » Cette nuit-là, le prêtre les appelait. Et je vous jure qu’on sentait dans le bois sacré la présence de tous ces jeunes morts qui s’étaient fait tuer avec tant de bonne volonté. Peut-être notre cérémonie vous aurait-elle paru puérile ? Elle me sembla belle et consolante.


Je ne souhaite cependant pas le retour au rigide shintoïsme d’Etat (qui d’ailleurs ne date que de 1868). Quand je m’incline devant un sanctuaire shinto, mes prières, comme celles de tous mes compatriotes, sont simples et rapides. Je me contente de rendre hommage aux dieux, à tous les dieux en bloc, c’est-à-dire au divin en général, à mes ancêtres et à mon pays.


« Tiens, vous êtes shintoïste ? » me dit un ami français en remarquant mon salut éclair. Je suis surtout Japonais.
Mais je ne voudrais pas que le shinto vous paraisse une religion exclusivement japonaise. Elle évolue ou plutôt l’idée que nous nous en faisons évolue. Nous pensons qu’elle a désormais une portée universelle. Car, en renforçant les liens de l’homme avec la nature, peut-être la délivrera-t-elle de l’impasse où le conduit une civilisation trop matérialiste ? Je souhaite en tout cas qu’elle ne vous paraisse pas ridicule. Vous savez l’admiration qu’ont les Japonais pour la France. « C’est de l’Orient que nous vient la lumière », dit un de nos proverbes. Or, notre Orient à nous, c’est vous. En tout cas, votre grand philosophe existentialiste, Gabriel Marcel, nous paraît un parfait shitoïste quand il déclare : « Dieu doit être glorifié à travers la création et à partir d’elle. » Ainsi peut-être cherchons-nous tous le même but.



Un de nos poètes a dit :



Par les chemins divers les hommes peuvent gravir la montagne, Chaque sentier montre des vues différentes, sublimes, Mais quand ils atteignent au fier sommet, C’est la même lune souriante qui charme leurs regards.



Fin.